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Les Oubliés du Point du Jour


L’émouvante sépulture de 20 soldats britanniques.

AFAN - SAM

Les Oubliés du Point du Jour

Les oubliés du Point du Jour
Inhumés bras dessus bras dessous, les Potes de Grimsby, des volontaires anglais de la Grande Guerre, sont restés fraternellement unis jusque dans la mort.

*Afan : Association pour les fouilles archéologiques nationales.

"Nous n’avions jamais vécu une telle expérience", raconte, encore ému, Alain Jacques, responsable du Service régional de l’archéologie d’Arras, dans le Pas-de-Calais.
Fin mai 2001, alors que les chercheurs poursuivent l’exploration d’un terrain de 300 hectares dans le cadre de fouilles préventives entre Saint-Laurent-Blangy et Athies, dans la vallée de la Scarpe , l’un d’eux tombe par hasard sur une fosse commune. Là, dans ce qui avait autrefois été le tragique champ de bataille des collines de l’Artois, gisent vingt corps. Vingt soldats britanniques tués durant la Première Guerre mondiale. Celle de 14-18, la Grande Guerre.
Étendus, côte à côte, inhumés face à l’ennemi et disposés en formation de combat, les soldats, réunis dans la mort, sont enterrés bras dessus bras dessous, dans une ultime chorégraphie macabre. "Jamais, à cette époque, soldats et officiers n’avaient été enterrés, ensemble, de cette façon. C’est un cas unique. Un comportement qui signe un acte de camaraderie d’une immense portée", poursuit l’archéologue. "Tous étaient revêtus de leur uniforme, mais sans le fourniment ni l’armement."
Plus loin, dans un trou d’obus, un autre corps, isolé, se trouve enveloppé dans une bâche. Un soldat de la Royal Naval Division. Puis, à quelques mètres encore, trois corps. Toujours dans un trou d’obus. Papiers et effets personnels ont été prélevés. "Ces hommes ont donc tous été déclarés tués au cours de la bataille d’Arras. Même si le lieu de leur sépulture a été oublié. Il ne s’agit pas de disparus, tels ces dizaines de milliers d’hommes sacrifiés dont on n’a jamais retrouvé la trace", précise Gilles Prillaux, spécialiste de l’Afan(*).
Quelques badges encore lisibles révèlent qu’ils sont issus du 10e bataillon du Lincolnshire, basé au nord de l’Angleterre. Un régiment appartenant à la 101e brigade et à la 34e division britannique. Les Grimsby Chums ! Les Potes de Grimsby ! Tel était leur surnom. Leur nickname.
En 1916, ils avaient répondu d’une seule voix à l’appel à la mobilisation de Lord Kitchener. "Kitchener wants you !", proclamaient dès 1914 les affiches où le maréchal pointait son index sur les passants.
En 1898, à Fachoda (Soudan), en pleine rivalité coloniale pour le contrôle du cours supérieur du Nil, l’homme fort de Khartoum avait pourtant failli affronter les Français. Devenu ministre de la Guerre, il exhortait les Britanniques à se porter volontaires, fils et maris, pour combattre sur le sol de France. L’armée de métier ne pouvant désormais plus faire face aux innombrables pertes.
Ainsi, dans toute l’Angleterre, des bataillons entiers s’étaient constitués à partir d’un collège ou encore d’une usine ; 800 combattants à chaque fois. D’où ces regroupements d’hommes venus d’une même région. Une fois les bataillons formés, l’armée les équipait, les entraînait prestement avant de les envoyer sur le front ! C’est ainsi que le bataillon du Lincolnshire se cristallise autour d’un noyau dur, formé par 52 anciens élèves du collège de Grimsby. "Ceux que nous avons retrouvé inhumés font partie de ces hommes", fait remarquer l’archéologue Yves Desfossés.
Leur baptême du feu aura lieu dans la Somme. Deux cents d’entre eux sont fauchés dès les premiers jours de juillet 1916 ! Puis, c’est la bataille d’Arras, neuf mois plus tard, la plus brève et la plus sanglante de toutes (lire l’encadré p. 81). Deux cent cinquante autres soldats du Lincolnshire sont balayés. Chaque jour, toutes unités confondues, 4076 soldats britanniques sont mis hors de combat. C’est une véritable hécatombe. Devant l’ampleur du désastre, le commandement décide de faire enterrer toutes les victimes sur place. D’où ces fosses. Des fosses complètement oubliées, car vraisemblablement faites dans l’urgence, en pleine bataille, et perdues de vues par ceux-là mêmes qui les avaient creusées, envoyés entre-temps se faire tuer ailleurs...
"Depuis dix ans, à Arras, nous nous sommes spécialisés dans la Première Guerre mondiale", explique l’archéologue Alain Jaques. "Nous nous intéressons au saillant d’Arras, comme d’autres l’ont fait pour le saillant d’Ypres, en Belgique, car les livres d’histoire ont tendance à passer cette région sous silence, alors qu’entre 1914 et 1915, c’est à Arras que se sont déroulées les premières grandes offensives françaises. La mortalité y a été plus forte que dans tous les hauts lieux connus. Plus de morts qu’à Verdun ou sur la Somme... "
Sur ces collines de l’Artois, en effet, alors que les Canadiens se chargent du front Ouest et s’illustrent à Vimy, les Anglais doivent s’attaquer à l’Est et prendre le Point du Jour, une colline fortifiée située sur la même crête.
Le 9 avril 1917, dans un déluge de feu et d’acier, dans la terreur et la furie qu’engendre simultanément la peur, ils sont deux cents du Lincolnshire à s’engager. La plupart d’entre eux sont pulvérisés, liquéfiés par les obus entre le 9 et le 14 avril.
Ils sont définitivement oubliés, y compris lors du regroupement des sépultures qui a lieu après la guerre. "Dès la découverte des corps, nous avons pris contact avec le bureau de la Commonwealth War Graves Commission (Commission des sépultures de guerre britanniques), qui siège à Beaurains (Pas-de-Calais)", explique l’anthropologue Pascal Bura.
Les surprises ne s’arrêtent pas à la découverte des fosses. L’étude des sépultures révèle la présence, chez certains, de ce qu’on appelle des caractères discrets anatomiques. "Sur l’un des corps, j’ai pu noter la présence, sur le front, d’une suture métopique. Et aussi sur un second corps, et encore un troisième. Trois personnes sur vingt, alignées dans la même fosse, présentent cette particularité anatomique. Et toutes trois ensevelies côte à côte !", poursuit Pascal Bura. "Ce qui est certain, c’est que ceux qui les ont enterrés connaissaient pertinemment les liens de parenté qui les unissaient", reprend à son tour Alain Jacques.
Les archéologues d’Arras ne désespèrent pas de pouvoir procéder à leur identification. D’ailleurs, un dossier est en cours, destiné à leurs homologues britanniques. Peut-être sera-t-il possible de retrouver des descendants aux Oubliés du Point du Jour ?
La bataille d’Arras, qui se termine le 15 avril 1917, a un goût de désastre. Elle aura coûté 142 000 morts aux Britanniques et Canadiens qui ont réalisé une percée de 6 kilomètres sur la ligne de front et 85 000 morts aux Allemands pour avoir tenté de l’empêcher !
Quelques jours plus tard, l’offensive française du chemin des Dames, dans l’Aisne, sera tellement calamiteuse que, devant le carnage dû à l’incurie d’un état-major dépassé, qui conçoit ses opérations militaires selon des règles du XIXe siècle, les premiers cas de mutinerie apparaîtront dans l’armée française.

L’offensive du printemps 1917.
En 1917, il est prévu qu’une attaque de grande envergure sera menée par les Français dans le secteur du chemin des Dames, entre Laon et Soissons (Aisne). Celle-ci est avancée d’une semaine pour laisser aux Britanniques l’occasion de mener, en Artois, une opération de diversion. Et la ville d’Arras est choisie pour être le pivot d’un front de bataille long de 20 kilomètres.
Pour l’ensemble de la guerre, sur les 8 millions de soldats engagés par la Grande-Bretagne et son empire, 900 000 ne sont jamais revenus. La France, durement touchée, a perdu 1,35 million d’hommes sur 8,4 millions de mobilisés. L’Allemagne déplore 1,8 million de morts, et la Russie, 2 millions !
Ces chiffres ne tiennent pas compte des victimes civiles...

Propos par Bernadette Arnaud
Sciences & Avenir N°654


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